Vous cherchez sans doute à comprendre Eileen parce que le film laisse une sensation de flou, surtout autour de Rebecca et de la fin. Le thriller psychologique de William Oldroyd, adapté du roman d’Ottessa Moshfegh, enferme le spectateur dans le regard d’Eileen, une jeune femme frustrée, isolée et obsédée par l’idée d’une autre vie.
Le film avance sur une ligne instable, entre faits, projections et désir. Pour le lire correctement, il faut distinguer ce qui semble se passer, ce qu’Eileen imagine et ce que Rebecca déclenche en elle.
Le point de départ : une vie étouffée avant l’arrivée de Rebecca
Eileen se déroule dans l’atmosphère froide des années soixante. Eileen Dunlop, interprétée par Thomasin McKenzie, travaille dans une prison pour jeunes délinquants. Sa vie est fermée de partout, avec une routine pesante, un foyer brisé et un père alcoolique, joué par Shea Whigham. Son quotidien ne laisse presque aucune place à l’élan, ni au désir.
Le film installe d’abord un sentiment d’enfermement. Eileen n’est pas seulement coincée dans sa famille ou dans son travail, elle est aussi prisonnière de la manière dont elle se voit elle-même. Elle se sent invisible, honteuse et frustrée, mais le récit laisse aussi apparaître des fantasmes et des pensées plus troubles, sans les présenter comme de simples écarts passagers. Cette tension intérieure compte autant que l’intrigue visible.
Rebecca comme apparition sociale et intime
L’arrivée de Rebecca Saint John, interprétée par Anne Hathaway, change immédiatement l’équilibre du film. Rebecca est élégante, sûre d’elle, cultivée, libre en apparence. Pour Eileen, elle devient vite plus qu’une collègue, elle incarne une promesse de transformation. Le lien entre les deux femmes reste volontairement instable, entre fascination, attirance et menace.
Rebecca semble voir Eileen là où les autres l’ignorent. Elle lui parle, la distingue et l’attire vers un monde plus brillant, mais aussi plus risqué. Cette attention ouvre une brèche. Eileen commence à imaginer qu’une autre existence est possible, sauf que cette possibilité passe par une femme qui n’est peut-être pas aussi nette qu’elle le paraît.
La fin expliquée : un basculement plus psychologique que policier
La fin d’Eileen ne fonctionne pas comme celle d’un thriller classique. Les révélations et les gestes extrêmes comptent moins que leur effet sur Eileen. Le film ne demande pas seulement qui a fait quoi, il demande jusqu’où Eileen est prête à aller pour sortir de sa vie, et ce qu’elle projette sur Rebecca pour se l’autoriser.
Le retournement final montre que Rebecca n’est pas seulement la femme sophistiquée et protectrice qu’Eileen imagine. Elle est liée à une situation violente, morale et criminelle, qui pousse Eileen à quitter la rêverie pour entrer dans l’action. À partir de là, le film change de registre : ce qui ressemblait à une ouverture devient une compromission concrète, et non une libération simple.
Pourquoi la fin semble plus calme qu’attendu
Une partie du trouble vient du fait que la fin n’explose pas comme on pourrait l’attendre. Elle laisse plutôt une sensation de suspension. Eileen semble sortir de son ancienne vie, mais cette sortie n’a rien d’héroïque. Elle n’est ni apaisée ni vraiment sauvée ; elle a surtout franchi une ligne intérieure.
Ce calme final reste ambigu. Il peut signifier qu’Eileen choisit enfin sa propre trajectoire, ou qu’elle s’abandonne définitivement à une logique de fuite. Le film ne tranche pas, car son sujet n’est pas la justice au sens strict, mais la naissance d’une identité trouble.
Le vrai retournement : Eileen ne découvre pas seulement Rebecca, elle se découvre elle-même
La révélation la plus importante n’est pas que Rebecca cache quelque chose. C’est qu’Eileen, face à cette vérité, ne réagit pas comme une simple spectatrice du danger. Elle y est attirée. Rebecca ne fait pas entrer le désordre dans une vie tranquille ; elle révèle un désordre déjà là, nourri par la solitude, la honte, la colère et le désir de disparaître pour renaître ailleurs.
On peut lire cette évolution comme un sablier : au début, les événements tombent lentement, dans des gestes ordinaires, des regards et des silences. Puis tout se resserre. La fin n’ajoute pas seulement un choc, elle montre que le temps d’Eileen était compté depuis le début. Chaque humiliation et chaque fascination l’ont conduite vers ce point de rupture.
Rebecca est-elle réelle, imaginaire ou alter ego ?
La question revient souvent, parce que Rebecca a une présence presque irréelle. Elle surgit comme une image de magazine dans un monde terne, parle avec assurance, séduit Eileen et semble incarner tout ce qui lui manque. Pourtant, la lecture la plus solide consiste à voir Rebecca comme une personne réelle, mais filtrée par le regard instable d’Eileen.
Autrement dit, le film n’oblige pas à conclure que Rebecca est inventée. Il suggère plutôt que l’image qu’on se fait d’elle est contaminée par le besoin d’Eileen. Rebecca existe dans l’intrigue, mais la Rebecca que le spectateur perçoit, magnétique, presque mythologique, appartient aussi au monde intérieur d’Eileen.
Rebecca comme projection de liberté
Pour Eileen, Rebecca condense plusieurs désirs : être admirée, être choisie, être élégante, être dangereuse, ne plus subir. Elle n’est pas seulement une collègue, elle devient une version possible d’elle-même, ou du moins une porte vers cette version. C’est pour cela que la théorie de l’alter ego fonctionne si bien : Rebecca agit comme le double lumineux et inquiétant d’Eileen.
Mais parler d’alter ego ne veut pas dire que Rebecca est imaginaire. Dans un thriller psychologique, un alter ego peut être une personne réelle qui réveille ce qu’un personnage refoule. Rebecca donne une forme, un langage et une direction aux pulsions d’Eileen. Elle ne crée pas tout, elle sert de déclencheur.
Les indices qui nourrissent le doute
Le doute vient aussi de la mise en scène, très proche des sensations d’Eileen. Les regards durent, les silences pèsent et les fantasmes semblent parfois aussi solides que les faits. Cette proximité rend Rebecca incertaine non parce qu’elle serait un fantôme, mais parce que le film ne donne jamais un point de vue vraiment neutre.
Le résultat est une zone grise. Rebecca est crédible comme personnage réel, mais son aura appartient au monde intérieur d’Eileen. C’est cette superposition qui rend leur relation si troublante et qui alimente les interprétations après le visionnage.
La narratrice peu fiable : la clé pour comprendre l’ambiguïté
La notion de narratrice peu fiable est centrale. Même si le film n’est pas raconté comme un journal intime, il épouse la perception d’Eileen. Or Eileen ne regarde pas le monde avec distance : elle le modifie par frustration, par désir et par honte. Ce que nous voyons ressemble donc moins à un dossier objectif qu’à une expérience mentale.
Cette stratégie explique pourquoi certaines scènes semblent flotter. Le film ne dit pas toujours clairement voici un fantasme ou voici la réalité. Il préfère faire éprouver au spectateur la confusion d’Eileen. Cette confusion n’est pas une faiblesse du récit, elle en est le moteur.
| Élément du film | Lecture factuelle | Lecture psychologique |
|---|---|---|
| Le foyer d’Eileen | Un environnement familial dégradé, marqué par le père alcoolique | Un lieu d’enfermement mental et social |
| Rebecca | Une collègue charismatique qui entre dans sa vie | Une projection de liberté, de danger et de désir |
| La fin | Une rupture avec l’ancien quotidien | Un passage vers une identité plus instable que libérée |
Cette grille aide à comprendre pourquoi deux spectateurs peuvent sortir du film avec des conclusions différentes. Celui qui retient surtout les faits y verra un thriller sombre sur une rencontre et ses conséquences. Celui qui suit la subjectivité d’Eileen y verra le portrait d’une conscience qui se fracture et réécrit son propre basculement.
Adaptation, réception et sens profond du film
Eileen est adapté du roman d’Ottessa Moshfegh, autrice connue pour ses personnages inconfortables, souvent enfermés dans des pensées honteuses, agressives ou dérangeantes. Le film conserve cette matière psychologique. Il ne cherche pas à rendre Eileen aimable, mais à rendre perceptible son malaise intérieur.
La mise en scène de William Oldroyd accentue l’ambiance des années soixante, les textures froides, les espaces clos et les gestes retenus. Ce choix peut dérouter ceux qui attendent un thriller plus direct. La tension avance moins par l’action que par l’accumulation : regards, non-dits, fascination, dégoût de soi, puis rupture.
Pourquoi le film divise
La réception spectateur reflète cette difficulté. Sur AlloCiné, la note moyenne visible est de 2,0, avec 188 notes et 30 critiques spectateurs. La répartition mentionnée va de 1 critique à 5 notes, 3 critiques à 4 notes, 9 critiques à 3 notes, 9 critiques à 2 notes, 5 critiques à 1 note et 3 critiques à 0 note. Ces chiffres montrent un film clivant, davantage apprécié pour son trouble et ses interprétations que pour une satisfaction narrative immédiate.
Ce clivage correspond au projet du film. Eileen n’offre pas une explication verrouillée, mais une expérience d’ambiguïté. Sa fin ne ferme pas le récit. Elle révèle plutôt que le vrai mystère n’était peut-être pas Rebecca, mais Eileen elle-même.
La meilleure explication tient donc en une idée simple : Rebecca est probablement réelle, mais elle est vue à travers un imaginaire qui la dépasse. La fin marque moins une résolution qu’un seuil. Eileen quitte une prison visible, mais le film laisse une question plus inquiétante en suspens, celle de ce qu’on devient quand on confond son désir de liberté avec son désir de destruction.


